La pandémie de COVID-19 a forcé les médiateurs québécois à basculer en visioconférence en 2020. Cinq ans plus tard, ce qui devait être une solution temporaire est devenu la norme. Selon les estimations recueillies auprès des principaux cabinets de médiation accrédités, plus de 70 % des médiations familiales au Québec se tiennent désormais entièrement à distance.
Le chiffre n’est pas anodin. Il marque une transformation profonde dans la manière dont les couples québécois négocient leurs séparations, avec des effets en cascade sur l’accessibilité du système, le coût des dossiers, et la rapidité avec laquelle les ententes se concluent.
Pourquoi les couples préfèrent-ils maintenant la médiation à distance ?
Trois facteurs ressortent des entretiens avec des médiateurs accrédités à travers la province.
D’abord, la logistique pure. Un couple en séparation gère souvent déjà une garde partagée de fait, deux résidences distinctes, et des horaires professionnels divergents. Coordonner trois agendas (celui des deux conjoints et celui d’un médiateur) pour une séance en personne dans un bureau commun relevait du casse-tête.
La visioconférence règle ce problème en supprimant le déplacement.
Ensuite, le coût indirect. Une séance de 90 minutes en personne pouvait facilement générer trois heures d’absence du travail pour chaque partie, transport inclus. À distance, c’est exactement 90 minutes. Pour des couples qui doivent prendre du temps de leur travail rémunéré pour assister à plusieurs séances, l’économie est significative sur l’ensemble du dossier.
Le troisième facteur est moins évident mais peut-être le plus important : la dynamique émotionnelle. Plusieurs médiateurs rapportent que les séances à distance, où chacun se trouve dans un espace qui lui appartient, génèrent moins d’escalade verbale que les séances en personne. La distance physique introduit une distance émotionnelle qui sert le processus de négociation.
Qui en bénéficie le plus ?
Les régions éloignées, sans surprise. Avant 2020, un couple à Sept-Îles, à Rouyn-Noranda ou aux Îles-de-la-Madeleine avait accès à un nombre très limité de médiateurs locaux. Les déplacements vers Montréal ou Québec, parfois sur deux jours avec une nuit d’hôtel, dissuadaient nombre de familles d’entamer la démarche.
Aujourd’hui, un cabinet québécois qui offre des services de médiation familiale en ligne pour l’ensemble de la province rend accessible à un couple de la Côte-Nord la même qualité de service qu’à un couple du Plateau Mont-Royal. Cette uniformisation géographique de l’accès est probablement le changement le plus durable apporté par le passage au numérique.
Les jeunes parents en sont également bénéficiaires.
La séance peut se tenir le soir, après le coucher des enfants, sans gardiennage à organiser. Les couples avec un parent en télétravail récupèrent une partie de leur journée plutôt que de la perdre en déplacement. Et les parents en garde partagée évitent de devoir réorganiser le calendrier des enfants autour des séances.
Le programme gouvernemental a-t-il évolué en conséquence ?
Le ministère de la Justice du Québec, qui finance les heures de médiation familiale subventionnée (cinq heures pour les couples avec enfants à charge, trois heures sans), a confirmé que les heures effectuées en ligne sont admissibles au remboursement au même titre que les heures en personne. Cette équivalence formelle a été un signal fort pour les médiateurs et les justiciables.
Les barèmes tarifaires publiés par les ordres professionnels concernés (Barreau du Québec, Chambre des notaires du Québec, Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux du Québec) ont également été ajustés pour refléter cette nouvelle réalité. Un médiateur qui rencontre ses clients en visioconférence n’a plus de loyer de bureau imputable à chaque séance, mais ses obligations déontologiques, sa formation continue et son temps de préparation demeurent inchangés.
Le résultat net pour les usagers : un coût horaire stable, une accessibilité accrue, et des heures subventionnées qui couvrent une plus grande proportion du processus dans les dossiers simples.
Quels sont les angles morts du modèle en ligne ?
La transition n’est pas sans frictions. Les médiateurs interrogés identifient trois zones de vigilance.
Le dépistage de la violence conjugale, d’abord. Quand les deux conjoints sont dans la même pièce avec un médiateur, certains signes (gestes d’évitement, regards, postures) sont visibles. À l’écran, ces indices sont plus difficiles à capter. Les médiateurs québécois ont adapté leurs protocoles avec des entretiens individuels préalables systématiques, mais le risque demeure et fait l’objet d’une attention continue dans la formation continue des professionnels.
L’accès au numérique, ensuite.
Tous les Québécois n’ont pas une connexion internet stable ni une pièce calme où s’isoler pour 90 minutes. C’est particulièrement un enjeu dans certains milieux ruraux ou pour des personnes en situation précaire, qui se retrouvent paradoxalement exclues d’un système conçu pour être plus accessible.
Enfin, la question de la fatigue numérique. Une médiation efficace exige de l’attention soutenue. Sept ou huit séances de 90 minutes derrière un écran représentent une charge cognitive significative, surtout pour des personnes déjà éprouvées par la séparation. Plusieurs cabinets ont raccourci la durée des séances ou intégré des pauses obligatoires pour atténuer cet effet.
Vers quoi se dirige la pratique dans les prochaines années ?
Trois tendances se dessinent.
D’abord, l’hybride. Plusieurs cabinets reviennent à un modèle mixte, où la première séance se tient si possible en personne pour établir le lien, et les suivantes se tiennent à distance. Cette formule semble combiner les avantages des deux mondes : la qualité du contact humain initial et la flexibilité logistique pour la suite.
Ensuite, la spécialisation par profil de dossier.
Certains médiateurs se positionnent sur les conjoints de fait, d’autres sur les patrimoines complexes, d’autres encore sur les familles recomposées. Le modèle généraliste universel cède la place à des expertises de niche, rendues économiquement viables par la portée géographique élargie du numérique. Un médiateur qui se spécialise dans les dossiers d’entreprise familiale n’a plus besoin d’attendre que ce type de cas se présente dans sa ville. Il peut servir l’ensemble du Québec.
Enfin, l’intégration croissante d’outils numériques d’aide à la médiation : grilles de calcul de pension partagées en temps réel, plateformes de gestion documentaire, signatures électroniques homologuables par la Cour supérieure. Ce qui prenait deux semaines administratives entre la dernière séance et la signature pourrait, à terme, prendre quelques heures.
Que retenir de ce déplacement ?
Le ministère de la Justice du Québec a inscrit dans ses orientations stratégiques le développement continu de la justice participative, dont la médiation familiale constitue le pilier. L’écart entre le coût d’un dossier contesté et celui d’un dossier négocié continue de se creuser. La voie négociée gagne en crédibilité auprès des juges de la chambre familiale, qui orientent activement les couples vers la médiation avant l’audience.
Pour les couples qui se séparent au Québec en 2026, la question n’est plus vraiment « médiation ou tribunal ». Elle est plutôt : combien de séances faudra-t-il, avec quel médiateur, et selon quel format ? Le passage au numérique a élargi le champ des réponses possibles, et c’est probablement la transformation la plus utile apportée par cette décennie au système de justice familiale québécois.





